lundi 12 janvier 2026

Quand la terre ne nourrit plus : ces jeunes Camerounais contraints de migrer à cause du changement climatique

Par Diffo Christian
Journaliste

Par un matin sec dans le département du Mayo-Rey, au nord du Cameroun, Abdoulaye, 29 ans, scrute un champ de mil devenu poussière. « Avant, on récoltait assez pour nourrir la famille et vendre un peu au marché. Aujourd’hui, la pluie ne vient plus comme avant », confie-t-il. En 2024, après trois saisons agricoles déficitaires, il a quitté son village pour tenter sa chance dans les périphéries de Garoua. Son histoire est loin d’être isolée.

Au Cameroun, comme dans de nombreuses régions d’Afrique subsaharienne, le changement climatique redéfinit silencieusement les trajectoires de vie. Sécheresses prolongées, pluies imprévisibles, inondations soudaines et dégradation des sols fragilisent l’agriculture et l’élevage, principales sources de revenus des zones rurales. Face à cette pression croissante, de plus en plus de jeunes choisissent — ou subissent — la migration comme stratégie de survie.

L’agriculture et l’élevage en première ligne

Troupeau de boeuf


Dans les régions septentrionales du Cameroun, l’économie repose largement sur l’agriculture pluviale et l’élevage pastoral. Or, les cycles climatiques se sont profondément modifiés. Les épisodes de sécheresse sont plus fréquents et les saisons des pluies plus courtes et plus irrégulières. Résultat : des récoltes en baisse, une insécurité alimentaire accrue et une perte progressive de revenus.

Pour les éleveurs, la situation est tout aussi préoccupante. La raréfaction des pâturages et des points d’eau accentue les déplacements de bétail, parfois sur de longues distances. Ces mobilités forcées exposent les troupeaux à des maladies, augmentent les conflits entre agriculteurs et éleveurs et fragilisent des équilibres communautaires déjà précaires.

« Quand les pâturages disparaissent, on n’a pas le choix », explique Moussa, éleveur de bovins dans la région de l’Adamaoua. « Soit on perd le bétail, soit on part. » Pour de nombreux jeunes issus de familles pastorales, la migration vers les centres urbains apparaît alors comme une alternative, même incertaine.

Migrer sans quitter le pays

Contrairement aux idées reçues, la majorité de ces mobilités restent internes. Les jeunes agriculteurs et éleveurs quittent les villages pour rejoindre des villes moyennes ou des zones agricoles jugées plus favorables. Garoua, Ngaoundéré, Bertoua ou encore les périphéries de Yaoundé et Douala accueillent ainsi une population croissante de migrants climatiques internes.

Cette migration n’est pas toujours synonyme de réussite. En milieu urbain, l’accès à l’emploi est souvent précaire. Beaucoup se retrouvent dans le secteur informel, comme manœuvres, gardiens, le benskin (motocycliste) ou vendeurs ambulants. Le choc culturel et social est réel, tout comme les difficultés d’accès au logement, à la santé ou à la formation.

Abdoulaye dans sa nouvelle activité à Douala

Pourtant, ces parcours ne doivent pas être réduits à des récits d’échec. Pour certains, la mobilité devient un moyen de diversifier les sources de revenus et de soutenir les familles restées au village. « Je n’ai pas abandonné l’agriculture », insiste Abdoulaye. « J’aide mes parents avec ce que je gagne ici, et j’espère revenir si les conditions s’améliorent. »

Une migration souvent mal comprise

Le lien entre climat et migration reste encore mal compris dans le débat public. Les migrants sont parfois perçus comme des personnes en quête d’opportunités faciles, alors que leurs déplacements sont souvent le résultat de contraintes structurelles. La migration climatique n’est ni un choix purement économique ni une fuite opportuniste : elle est une réponse à la dégradation progressive des conditions de vie.

Les experts soulignent que ces mobilités doivent être analysées comme des stratégies d’adaptation, au même titre que la diversification des cultures ou l’adoption de nouvelles pratiques agricoles.

Des réponses locales encore insuffisantes

Face à ces défis, des initiatives émergent. Dans certaines régions, des projets d’agriculture résiliente au climat encouragent l’utilisation de semences améliorées, la gestion durable de l’eau ou l’agroforesterie. Toutefois, ces efforts restent insuffisants au regard de l’ampleur du phénomène.

Un phénomène régional

Le Cameroun n’est pas un cas isolé. Du Sahel au Golfe de Guinée, les effets du changement climatique sur l’agriculture et l’élevage poussent des milliers de jeunes à se déplacer, soulignant la nécessité de réponses coordonnées à l’échelle régionale.

Repenser la migration autrement

Reconnaître la migration comme une stratégie d’adaptation permet de dépasser les stéréotypes et de replacer l’humain au centre du récit. Tant que la terre ne nourrit plus, la mobilité restera, pour beaucoup de jeunes agriculteurs et éleveurs camerounais, une réponse à la crise climatique.

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