Par Diffo Christian
À l’aube, dans une cour poussiéreuse de la région de l’Est du Cameroun, Clarisse, 34 ans,
ajuste son sac de voyage. Elle y a rangé quelques vêtements, des documents administratifs
et un carnet d’adresses soigneusement conservé. Elle laisse derrière elle deux enfants,
confiés temporairement à sa sœur aînée. Destination : Douala. « Je pars seule parce que je
n’ai plus d’autre solution », dit-elle, sans dramatisation. Depuis plusieurs saisons, les
récoltes familiales diminuent. Les pluies arrivent tard, parfois trop tôt, parfois pas du
tout. Les revenus se sont effondrés. Comme Clarisse, de plus en plus de femmes prennent
aujourd’hui la route, seules, dans une région où la migration féminine autonome demeure
encore largement incomprise.
Longtemps invisibilisée ou considérée comme secondaire, la migration des femmes connaît
une transformation profonde en Afrique centrale. Elle n’est plus uniquement liée au
regroupement familial ou aux trajectoires masculines. De plus en plus de femmes migrent
de manière indépendante, pour travailler, subvenir aux besoins de leurs enfants, échapper
à des situations de vulnérabilité ou s’adapter aux effets du changement climatique. Cette
réalité bouscule les représentations traditionnelles de la migration et interroge les
politiques publiques encore largement pensées au masculin.
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| Clarisse dans son nouvel environnement de Douala |
Une migration féminine en pleine évolution
Pendant longtemps, la migration a été racontée comme une affaire d’hommes. Les femmes
apparaissaient dans les récits comme des épouses restées au village ou comme des
accompagnatrices silencieuses. Cette lecture ne correspond plus aux dynamiques actuelles.
Dans plusieurs pays d’Afrique centrale — Cameroun, Tchad, République centrafricaine,
Congo — les femmes migrent désormais seules, parfois très jeunes, parfois mères de
famille, souvent responsables économiques de leur foyer.
Les causes de cette évolution sont multiples et imbriquées. Sur le plan économique, la
fragilisation des activités agricoles, la baisse des rendements et la hausse du coût de
la vie pèsent lourdement sur les ménages ruraux. Les femmes, souvent en charge de
l’agriculture vivrière et de la transformation des produits agricoles, sont parmi les
premières touchées lorsque les ressources se raréfient.
À ces facteurs s’ajoutent des dimensions sociales : mariages précoces, violences
domestiques, absence de perspectives professionnelles locales, mais aussi responsabilités
familiales accrues. Dans de nombreux foyers, ce sont les femmes qui assurent la
scolarisation des enfants, l’alimentation et les soins. Lorsque les revenus locaux ne
suffisent plus, la migration devient une stratégie de survie.
« Les femmes ne partent pas par aventure », explique une travailleuse sociale basée à
Ngaoundéré. « Elles partent parce qu’elles portent le poids du quotidien. »
Migrer seule : une trajectoire à risques multiples
La migration féminine autonome expose les femmes à des risques spécifiques. Sur les
routes, elles peuvent être confrontées à l’insécurité, aux violences sexuelles ou à
l’exploitation. À destination, l’accès à l’emploi se fait majoritairement dans le secteur
informel, souvent sans protection sociale ni stabilité.
Dans les grandes villes, beaucoup trouvent du travail comme aides ménagères, vendeuses
ambulantes, serveuses ou employées dans de petits commerces. Ces emplois, bien que
générateurs de revenus, restent précaires et peu réglementés. Les horaires sont longs, les
salaires faibles et les abus fréquents.
Pourtant, réduire ces parcours à une succession de vulnérabilités serait réducteur. Les
femmes migrantes développent des stratégies d’adaptation complexes : constitution de
réseaux communautaires, entraide entre femmes originaires d’une même région, partage de
logements, apprentissage de nouveaux métiers ou activités génératrices de revenus.
Clarisse raconte avoir rapidement rejoint un petit groupe de femmes de son village
installées à Douala. Ensemble, elles mutualisent les dépenses et s’organisent pour se
soutenir. « On se conseille, on se protège, on s’aide à trouver du travail », explique-t-elle.
Ces solidarités informelles jouent un rôle crucial dans la réussite relative des parcours
migratoires féminins.
Une migration qui redéfinit les rôles sociaux
La migration féminine autonome transforme profondément les rapports sociaux et familiaux.
En devenant les principales pourvoyeuses de revenus, certaines femmes acquièrent une
nouvelle place au sein de leur famille. Elles financent la scolarité des enfants,
soutiennent les parents âgés et participent aux décisions économiques.
Cette évolution n’est pas toujours bien acceptée. Le retour au village peut être marqué
par des tensions, des jugements ou des résistances culturelles. Une femme qui a migré
seule, gagné de l’argent et pris des décisions autonomes peut être perçue comme
transgressant les normes établies.
Cependant, ces perceptions évoluent progressivement. Dans plusieurs communautés, l’apport
économique des femmes migrantes est de plus en plus reconnu. Leur contribution devient
essentielle à la survie des ménages, notamment dans un contexte de crise climatique et
économique.
Le climat, facteur silencieux de la migration féminine
Comme pour les hommes, le changement climatique joue un rôle croissant dans les
trajectoires migratoires des femmes. La dégradation des sols, l’irrégularité des pluies et
l’insécurité alimentaire affectent directement les activités traditionnellement exercées
par les femmes, en particulier l’agriculture vivrière.
Lorsque ces activités ne permettent plus de nourrir la famille ou de générer des revenus
suffisants, la migration devient une réponse pragmatique. Elle permet de diversifier les
sources de revenus et de réduire la vulnérabilité des ménages face aux chocs climatiques.
Des politiques encore insuffisamment genrées
Malgré l’ampleur croissante de la migration féminine autonome, les politiques publiques
peinent à intégrer pleinement la dimension genre. Les programmes d’emploi, de formation
ou de protection sociale restent souvent peu accessibles aux femmes migrantes, en
particulier à celles travaillant dans le secteur informel.
Des organisations locales et des ONG tentent de combler ces lacunes en proposant des
formations, un accompagnement juridique ou des espaces d’écoute. Mais ces initiatives
restent limitées face à l’augmentation continue des mobilités féminines.
Changer le regard sur les femmes migrantes
Raconter la migration féminine autrement est essentiel. Ces femmes ne sont ni des victimes
passives ni des figures héroïques idéalisées. Elles sont des actrices sociales qui prennent
des décisions complexes dans des contextes contraints.
Tant que les inégalités économiques, sociales et climatiques persisteront, les femmes
continueront de se mettre en mouvement — non par choix idéologique, mais par nécessité et
responsabilité.